NapalYsaLeya

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Chap. 23 : Dverg et khroff - Fin (3/3)

Lacustria -(auberge)

Tann'Elleyl et Draïlina

 

 

L'homme qui s'était faufilé par la porte principale ne détonait pas parmi la foule bigarrée des faux mendiants et des détrousseurs des rues qui sévissaient à Lacustria. Il avait rabattu à demi sur son chef un capuchon d'un beige pâli par l'eau, ses chausses paraissaient pendre sur ses jambes maigres qu'on devinait sans souci au travers de nombreux trous et autres déchirures.


Il fit un signe discret à Tann'el mais la patronne l'avait déjà repéré :

 

- Hey, toi, le Crassou ! Pas de manigances ici ! Si tu viens ennuyer ces braves gens, tu vas tâter du bâton – et à ces mots , elle se pencha derrière le comptoir et en sortit un large morceau de bois, aussi large et résistant qu'une rame qu'elle brandit sans efforts.- Viens-y, Crassou, si tu veux dépouiller le monde, pense à aller te dé-pouiller avant de faire un seul geste, escroc !

 

Draïlina se retint de rire. L'accent de la femme était indescriptible. Tann'el mit fin à l'altercation en précisant qu'il se portait garant pour le maester.

 

- « Maester », mes fesses, maugréa l’aubergiste. Méfiez-vous, c'est tout racaille et compagnie, ces gensses-là. Mais, puisque vous êtes un gentil couple, honorable, maester, maestra, je vous en prie, réglez donc vos affaires. J'vous sers encore de la racinette ?

 

- Heu...pas trop de réglisse dans la mienne, s'il vous plaît. Et un thé aux herbes pour maestra, n'est-ce pas ?

 

- Cardamome et framboises ? Ça vous ira, maestra ?

 

Draïlina acquiesça tandis que le nouvel arrivant s'installait à leur table en toute hâte avant que la femme change d'avis.

 

- Evidemment, vous payez une racinette bien corsée pour le Crassou...., grommela-t'elle.

 

Interpellé, il ôta sa capuche, dévoilant une chevelure d'un blanc étonnamment argentée, longue et bouclée.

 

Sa voix était assez aigue mais résonna clairement lorsqu'il déclara :

 

- M'estra, je suis un servant de l'Impardonné, un honnête et pieux Repenti, non pas un Crassou. Merci bien d'ôter ce sobriquet offensant de votre bouche de païenne.

De même que la femme de l’auberge, son accent était celui des Lacs, lent, plus ample sur les voyelles qu’il étirait, de cette façon nonchalante qu’ont les Lacustres lorsqu’ils s’expriment.

L'aubergiste eut un sursaut et fit un tour sur elle-même, faisant valser sa large jupe colorée. Elle se mordit les lèvres. Elle vint les servir et en baissant les yeux, murmura :

- Excusez, Servant. Je me suis méprise. Faut dire que vous n'êtes point reconnaissable avec cette vêture et y a tant de voyous par icitte.

L'homme resta de marbre. Ses yeux en amande n'exprimaient rien que le calme. Il cilla une ou deux fois très lentement puis dit :

- Nulle offense, m'estra. La Rédemption pour vous.

La femme finit de les servir et courba légèrement le buste, la main sur la tempe dans une posture que Draïlina reconnut : c'était celle de l'immense statue à l'entrée de Lacustria, le double buste penché. Elle comprit qu'il s'agissait d'un culte en vigueur dont elle ignorait tout.

Son compagnon n'en avait pas perdu un mot mais comme à son habitude, il ne paraissait pas étonné. Il inclina le buste envers la patronne qui murmura aussi :

- La Rédemption pour vous, m'aester.

Elle s'en fut, les laissant deviser.

 

 

L’homme avait pris place à leur table. Son nom était Roudjo, comprit Draïlina, même si elle soupçonna dès l’instant qu’il le prononçât qu’il s’agissait d’un pseudonyme. Il avait la peau ambrée, cuite par le soleil des Lacs. Ses yeux se fixaient sans ciller de manière déstabilisante sur ses interlocuteurs.
Pourtant, Edrys Tann’Elleyl ne se laissa pas décontenancer. Il paraissait bien connaître ce type de personnage.

 

- Dites-moi, Roudjo, il s’est écoulé bien des décades depuis que j‘ai croisé le chemin de votre...parent, Herdji.

 

L’autre fit un geste :

 

- Mon parent, oh! Vous voulez dire: mon lointain parent, Tann’Elleyl!Lointain !

 

Le dverg pinça les lèvres d’un rire contenu. A l’adresse de Draïlina, il dit :

 

- J’ai croisé par hasard le « parent » de notre ami Roudjo en chemin, lors de l’un de mes voyages. Il était en mauvaise posture alors.

 

- ...Et vous lui avez sauvé la vie, Tann’Elleyl, la Rédemption pour vous.

 

- Pour vous, Servant. Vous êtes donc lié au Culte, à présent ?

 

L’attention de Draïlina redoubla. La guérisseuse ne connaissait pas cette pratique religieuse. Elle avait noté que les Lacustres aimaient adorer de multiples divinités. Ils plaçaient des statuettes en terre-cuite un peu partout dans leurs habitations ou au coin des rues. Elle en avait déjà trouvé deux dans leurs appartements, à l'auberge.

Tann’el pensait qu’il s’agissait de représentations d’antiques déesses de la fertilité ; une habitude populaire.
Néanmoins, il ne l’avait pas informée du Culte.

 

 

- Je suis Servant des Deux Temples, en effet, Repenti de l’Impardonné, que la Réd…

 

« Que la Rédemption soit pour vous », termina Draïlina en silence. Elle avait entendu le refrain.

L’homme semblait le répéter à l’infini comme s’il voulait se persuader lui-même – afin de ne pas oublier peut-être – de la justesse de sa formulation. La guérisseuse comprenait mal ce que Tann’el comptait tirer comme indications de l’entretien qu’il menait.
Le dverg continuait à échanger avec Roudjo, sans se presser, plaçant ici et là des politesses, des formules d’usage.

 

« Tant de circonvolutions. Je n’aurais jamais cru Tann’el aussi habile ni aussi éloquent. Moi qui pensais qu’il était plutôt taciturne, voire revêche. Je me souviens encore de la première fois où je l’ai aperçu, au marché, à Côte Sur Roche… Ronchon, bougon, en un mot : désagréable ! A-t’il changé ou n’ai-je pas su le voir tel qu’il était réellement ? Néanmoins, il aurait pu me détailler ce culte qui paraît si important ici, à Lacustria ! Nous avons beaucoup parlé en chemin mais je m’aperçois qu’il a gardé pour lui des informations essentielles. Cette manie dverga des secrets ! Dverga sklerta, répétait-il quand je suis venue leur prêtre main-forte à Ost’uval. Me voilà à écouter comme une simple... »
Et soudain, Draïlina comprit la manœuvre de Tann’el. Le kéhers faisait en sorte qu’elle joue son rôle de «la  compagne de marchand » à la perfection, sans a priori. Elle porterait un regard nouveau sur Roudjo et le discours qu’il tenait en ce moment-même.

 

 

La guérisseuse ne put s’empêcher de lancer un coup d’oeil admirateur à Edrys Tann Elleyl. Le dverg jouait finement cette partie dans une cité où tout le monde se méfiait de tout le monde, où les secrets se payaient à prix d’or, où les amitiés se faisaient à coup de troc et d’échanges d’influence.

 

Justement, Roudjo avait abordé le sujet du trafic des poisons et des drogues sous couvert de sa grande connaissance des guérisons. Draïlina savait que le dverg cherchait à se procurer un remède pour sa sœur Narj par le biais d’un probable maegi de la cité. Il espérait par la même occasion découvrir l’origine du Noctuleur.
Selon Roudjo, le mal que lui avait décrit Tann Elleyl pouvait être soigné. Il avait déjà rencontré des nouveaux adeptes du cultes atteints de cette maladie : ils respiraient difficilement, perdaient connaissance, souffraient terriblement, du ventre principalement et semblaient perdre toute énergie. Draïlina tendit l’oreille. Elle ne désirait pas révéler ses compétences de guérisseuses, préférant garder son rôle - « 
la compagne du marchand ».
-Vous dites qu’ils ont recouvré
la santé, Roudjo ?

 

Le servant du culte finit sa choppe avant de répondre :

 


- Presque tous. Ceux qui ont servi les Deux Temples, vous le comprenez, ont été les premiers à guérir.
Il souri
t de manière affable.

- Mais je connais le remède qu’ils ont suivi. Il s’agit d’un produit proche des poisons. Pris en petite quantité, il est très efficace. Malheureusement, il est rare.
L’homme laissa traîner la fin de sa phrase et ferma un instant ses yeux d’ambre.
Sans hâte, Tann’el se radossa à son siège. Il soupira en regardant le plafond de la salle.
- Rare, je m’en doutais. Et bien, si c’est là toutes les informations dont vous disposez, Servant, je vais vous souhaiter le bon jour.
Clairement, le
dverg lui donnait son congé.


Alerté, l’homme rouvrit les yeux. Apparemment, il s’attendait à un autre genre de marché.
- J’ai un moyen de vous mettre en lien avec des personnes qui, de source sûre, disposent de ce traitement particulier. Ma foi, je n’aime pas divulguer les secrets de ma vie d’avant mais il est bon, ici, à Lacustria d’avoir ses entrées chez les gens influents.
- Dois-je comprendre : riches ? Fit Tann’el avec demi-sourire.
L’autre hocha la tête :
- Le luxe est méprisable, entendons-nous bien. Mais parmi les familles
connues de cette ville, il en existe qu’on ne peut ignorer…
-Dois-je comprendre : pots-de-vin ? Ajouta le
dverg l’air de rien.
Un instant interdit, Roudjo secoua la tête comme pour chasser une remarque inopportune :
- Je n’ai rien entendu !

Tann’el renchérit :

- Et je n’ai rien dit… Etes-vous en mesure de me présenter ces gens, finalement ?
Roudjo se pencha sur la table :

- Avez-vous ce dont nous avons parlé ?
De même, le
dverg se rapprocha :
- Une fois que j’aurais tout, Roudjo .
Tout, est-ce compris ? Reprit-il, sa voix grave grondait sourdement. Allez-vous me dire si une rencontre est possible ou dois-je être plus précis ? - ses yeux gris-bleu scintillaient d’une menace mortelle.
L’homme sut contenir sa peur. Seules ses inflexions tremblèrent quand il prit la parole :
-
Dans une décade précisément, dès la nuit tombante, ce sera la célébration du Recouvrement. Vous serez encore en ville, j’imagine ? - Tann’El hocha la tête sans mot dire - Je connais bien quelles fêtes sont données et qui les organisent. Voilà ce que je vous propose : vous vous présenterez près de la place des Lampes, habillés tous les deux comme il se doit, chez les très honorables Mereven et Periga Lum. Vous suivrez les festivités à votre guise. Sur place, je vous présenterais aux personnes susceptibles de vous intéresser. Ensuite, nous serons quittes, Tann’el.
Le
dverg continua à le fixer sans rien dire.
- Etes-vous partant ? Roudjo paraissait fébrile.
Draïlina se demandait quel pouvait être l’enjeu du marchandage. Leur interlocuteur semblait pressé de conclure
l’accord.
Lentement, Tann’el considéra le servant du culte.
- Je serais seul garant de notre sécurité quoiqu’il arrive, n’est-ce pas ?

 

Rapidement, l’homme fit :

 

- Il n’arrivera rien. Il s’agit d’une fête, une mascarade. Certes,elle vous paraîtra débridée, comparativement à vos habitudes montagnardes. Vous penserez qu’ici, les bonnes familles se prêtent à des orgies quand il s’agit de simples réjouissances. Rappelez-vous que nos coutumes des Lacs sont autrement plus libres que celles de vos petits bourgs des sommets glacés.
Draïlina retint un hoquet de surprise. Où allai
ent-ils mettre les pieds ? Etait-ce une bonne idée de s’en aller dans cette aventure ? Mais le dverg pinça les lèvres et froidement, répliqua :

 

- Je suis déjà allé à ces ...festivités.   On y est seulement plus dévêtu pour danser que « dans mes montagnes » mais j’ai toujours supposé que le climat de Lacustria en était la cause. Un peu plus de chaleur et nous serions aussi dévergondés et dénudés que vous !
La guérisseuse détourna la tête pour masquer son incrédulité.
Roudjo ne remarqua pas son geste tant il était absorbé par les paroles du
dverg. Il s’esclaffa bruyamment puis se reprit :

 

- Ah, vous ne manquez pas d’humour, Tann Elleyl. Avez-vous les masques et les vêtements qui conviennent pour cette fête ? Je peux vous conseiller un excellent tailleur, à vous et votre...hum…

 

- Ma femme. Le terme avait une étrange consonance dans la bouche du dverg qui n’employait jamais ce mot dans sa propre langue. Il s’était entraîné longtemps avec la guérisseuse afin de donner l’inflexion exacte qui signifiait bien « l’épouse » et non « la concubine ». Venant de la région des Montagnes et des Collines, il aurait été incompréhensible que le couple se présentât autrement.

 

Roudjo fit un signe de tête en direction de Draïlina.

 

- Vos hôtes, l’Honorable Mereven et Dama Periga, seront prévenus de votre présence. Dama Periga est la fruya, la concubine légitime de l’Honorable Mereven. Il est bon que vous soyez un couple aussi correct, des marchands de nos lointaines Montagnes. Très bon. Il sourit, secoua légèrement la tête, faisant retomber ses longs cheveux blancs argentés en arrière.

 

 

La guérisseuse observa qu’il était beaucoup plus jeune qu’elle ne l’avait cru. Le blanc de sa chevelure n’était certainement pas dû au grand âge sinon à une décoloration inconnue d’elle. Elle se dit que ce Roudjo, si c’était bien son prénom, était sans doute son cadet d’une dizaine de cycle peut-être. Un détail dans la forme de son menton, de ses yeux lui rappelait quelqu’un sans qu’elle réussit à mettre un nom précis. Elle s’efforça de ne plus y penser et de se concentrer sur le marché que le servant passait avec son compagnon.
Tann’el insistait pour obtenir tous les menus détails alors que l’homme désirait avoir ce qu’il appelait « un aperçu » .


Finalement, Draïlina comprit de quoi il s’agissait quand le
dverg tira de la large poche de sa tunique une dague acérée, brillante de mille feux. Cet artefact était visiblement l’ouvrage des dvergin, façonnée grâce à l’arza.

 

Tann’el refusa que l’autre touchât la lame. Mais les yeux de Roudjo brillaient de convoitise quand il lui promit de la lui donner avant la fête. Il la rengaina comme si de rien n’était.
Draïlina frissonna un instant.
Une décade. Ils resteraient dans cet endroit une décade encore.
Le frisson s’intensifia sous sa peau.

 

 

 

 

Après le départ de Roudjo, Draïlina resta songeuse.
Elle ne savait pas ce qu’elle avait ressenti mais elle n’aimait pas cette impression.
La chaleur de la matinée finissante montait au-dehors.
Pourtant, le long frisson persistait en elle. Lent, glacial, comme un flux qui aurait paralysé son coeur et sa tête. Soudain, elle eut envie de fuir, de repartir chez les
dvergas, au creux de la montagne .
Elle ne pouvait pas.

Elle avait promis.

Draïlina monta rapidement les marches jusqu’à leurs appartements.

Elle traversa la vaste chambre à coucher jusqu’au balcon qui surplombait une rue tranquille de Lacustria.

Elle agrippa la rambarde, laissant libre cours à cette émotion grandissante.

-Draïli ?

Elle perçut sa présence.

Sans un bruit, Edrys Tann Elley l’avait rejointe.

- Tout va bien ? Dit-il doucement.
Elle ne répondit pas.

Il l’entoura de ses deux bras.

- Il n’y a rien à craindre.
Elle réprima un sanglot sec.

- Thouralina jilya, mon coeur chéri. Le temps passera vite, c’est promis, gilhia.

 

 

Seul le son de sa voix la berçait tandis qu’elle se retournait pour répondre à son étreinte. Ils restèrent dans les bras l’un de l’autre un long moment.

 


 

 

 

 

 



12/12/2016
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