NapalYsaLeya

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Les soeurs fantômes -6

 "-...C’est pourquoi il reste si peu d’entre nous, les Clairs-Obscurs. Je vous ai déjà parlé de nous autres, les Fantômes, et du fait qu’il faut faire très attention aux Antômes, nos mâles…
- ….Même si ceux-ci ont quasiment tous disparu, martela Orée.
- Pourtant, il reste des autres espèces qui, comme nous, sont des Clairs-Obscurs, des Êtres que les Autres, les Humains, ne peuvent voir.
- On compte les Iridescents et les Radiants, ceux qui se nourrissent de la pâleur de l’aube et du coucher du soleil, les Angeles et les Djenounes qui comme nous, utilisent l’air et l’énergie mais sont bien plus puissants, les êtres de l’onde, les Thélatiens et les Maïens, ceux des creux et des pierres, les TransMuros aussi nommés Passe-Murailles, et enfin on a aussi les Opalescents… "

 

 

Mâne

Personne ne le sait. Moi, Mâne, sûrement la plus âgée des Fantômes de notre groupe – de notre fantille (notre famille de Fantômes), j’ai connu un Être de la Brume. L’un de ces Clairs-Obscurs que je recommande d’éviter l'une de ces créatures, potentiellement dangereuses pour nous, Fantômes.

J’ai bien connu un Crachuime, un être mi-air, mi-eau, un hybride aussi rare qu’une canicule en hiver, qu’une vague sur une mare. Se déplaçant avec l’eau du ciel, habile dans le vent et les averses, ami du brouillard, celui qu’on nomme le Crachuime a appris à se défier des Humains en projetant un nuage léger de brume – d’où son nom : le crache-brume/bruine.

Oh, je sais ! Vous allez me dire : « Et bien, Mâne, comment se fait-il que la benjamine de votre fantille, puisque fantille il y a, porte le double-nom de l’une de ses créatures ? ».

Voilà justement le point auquel je voulais vous conduire.

 

Il y a longtemps, alors que, jeune Fantôme, je cherchais des congénères afin de former une fantille, j’errais souvent dans les campagnes. Je fouinais, je scrutais.

Je passais de maison en cottage, de ruine en grange.

Comme vous le savez, mon opiniâtreté fut payante. Bientôt, j’allais rencontrer Orée…

Mais ne mettons pas les œufs avant le dragon.

Lors de l’une de mes errances, je fus surprise un jour par une forte averse, l’une de celle qui apporte trombes d’eau, hallebardes et orage. J’ai beau savoir utiliser l'Inconsistance, je ne passe au travers des gouttes d'eau! ça vous transperce l’évanescence, à force.

Aussi m’abritai-je dans l’une de ces vieilles dépendances abandonnées par les Humains.

Les pierres y sont vieilles et pour un Fantôme, c’est une cachette rêvée.
Ne cherchez plus pourquoi les lieux désertés et autres ruines sont connus pour être « hantés » : c’est notre œuvre !

 

Alors que je commençais à me remettre de cette cataracte, je vis à la limite de mon champ de vision une ombre faite d’eau ou d’air. Je ne sus ce que c’était avant de m’approcher, inconsciente que j’étais alors ! Mais j'aurais dû savoir...

Car la pluie amenait une puissante vague d’émotions faite de chagrin et de douleur. C'était un Crachuime. Un Brumeux de la plus belle espèce.

 

 

Je m'explique. Ce n’est pas un hasard si, souvent, les Crachuimes se retrouvent dans les cimetières – on les surnomme aussi les « Portedeuils ».
Non seulement ils amplifient le brouillard mais ils s’alimentent de tristesse. Celle des Humains en particulier. Les Humains ne se rendent pas compte à quel point ils diffusent de fortes  vibrations avec leurs émotions, des vibrations qui peuvent nous affecter, nous les Clair-Obscurs dans notre errance.

Pourtant, quand je fis la connaissance de Ronne, malgré mes bravades, je restai sur mes gardes. Les Crachuimes concentrent tant de vagues de souffrance autour d’eux, d’ondes de mélancolie que l’air lui-même en est affecté.

Nous autres, Fantômes, nous  percevons tout cela - et, il faut bien le dire, nous préférons une certaine stabilité pour voleter.

 

C’est pourquoi il y a très-très longtemps, nous nous sommes écartées de ces Êtres. Nous avons toujours répété qu'il fallait passer son chemin quand on apercevait un Brumeux. Bien sûr, j'avais enfreint cette règle tacite. Et je me mis à discuter avec Ronne le Brumeux , tous deux réfugiés dans cette grange.

Il me dit que les autres Clairs-Obscurs étaient coupables de les avoir bannis de la communauté !  J'en restai interloquée. J'avais peine à le croire.
- Tu oses venir vers moi sans crainte, petite Fantôme ? Tu dois être encore jeune ! Ne sais-tu pas qui je suis ? Un Portedeuil, un concentré de tristesse ! Non, tu n’as pas fui ?

Je déclarai fièrement que je préférais alors me faire mon opinion par moi-même. J’étais insouciante, sans peur. Je ne voyais pas le danger. Je lui parlai et le questionnai sur ce bannissement que je ne connaissais pas.

Le Crachuime  devint amer :

- Tu ne sais rien de notre solitude ? Tu ignores que nous sommes toujours et encore repoussés par tous les autres Êtres des Brumes ? Ah, Fantôme ignorante ! Pourquoi? me demandes-tu ? Voyons, réfléchis ! Qui veut de nous ? Des créatures qui se frottent aux douleurs humaines ! C’est dégoûtant ! La tristesse c’est indécent ! - Il baissa le ton et reprit, soudain sombre, gris de pluie et de vibrance brumeuse :

- Mais le chagrin est incessant. Cela pourrait être notre devise….Ni douleur ni douceur…Voilà notre labeur, continua-t’il sur le même ton lancinant.

 

Cela ressemblait à une chanson. Je lui en fis la remarque et il  se fit plus gai. Il m’apprit alors les paroles de cette comptine qui était autrefois chantée aux jeunes Crachuimes. Malheureusement, il y avait de moins en moins de « jeunes » de son peuple. Les êtres de l’eau et de l’air ne se mêlaient plus et aucun Crachuime n’était Apparu récemment. Il était l’un des derniers de son espèce. Peut-être le Crachuime ultime ?

Malgré mes premiers préjugés - très vite envolés - je trouvai cette constatation fort triste. Les Humains envahissaient l’espace. Quel serait notre destin à nous autres, les Clair-Obscurs ? Trouverai-je une fantille et un lieu pour nous abriter ?

C’est Ronne qui me fournit la réponse.
Tandis qu’il m'enseignait les chants de son espèce, il lui revint à l’esprit qu’il avait croisé avant la pluie un jeune Antôme désespéré, tellement aux abois qu’il avait cru à une douleur Humaine.

- Un Antôme ! m’écriai-je. Tu dois te tromper !

Mais il s’obstina :

- Je sais vous reconnaître, vous autres. Je l’ai perçu comme je te perçois toi – je frémis – Et quand je me suis infiltré tout près, il m'a dit : « tu ne peux rien pour moi, je suis un mauvais Antôme ! ». Je comprends que tu ne veuilles pas en entendre parler, vu les précédents….mais il n’est pas loin d’ici. Je te le certifie !

Il avait presque raison, le Brumeux. C'était Orée. Nous n'allions pas tarder à faire connaissance.

Peu après, je trouvai la petite Brume-Bruine qui Apparut dans le brouillard. Je lui donnai son nom en repensant aux paroles et aux chants de mon furtif ami, Ronne le Crachuime. 

 

 


Illustration Chiara Bautista

 


 

 

LEYA 2017

 




05/09/2017
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