NapalYsaLeya

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Une année mouvementée - chap. 12 : La rencontre

 

 

 La rencontre

 

 

Le ciel d’hiver s’enflamma d’un rose vif, magenta et pourpre se disputant de larges empans entre les nuages. Il ferait froid, demain. Abby s’emplit les yeux de cette dernière clarté avant le crépuscule, le sombre, la venue de la nuit. Jamais elle ne se lasserait de ces couleurs – jamais elle ne lasserait de la lumière. Elle était amoureuse du ciel, elle était avide de la clarté, des rayons du soleil, des reflets dans l’eau, des diffractions de lumière au travers des branches, sur les flancs des collines.

Son séjour chez les Majs lui avaient appris une chose : elle aimait la vie, elle aimait à jamais chaque changement de lumière, chaque particule, chaque couleur, chaque brin d’énergie. Les Majs avaient tenté de lui ôter beaucoup mais ils n’étaient pas parvenus à leurs fins. Certes, ils lui avaient pris une part de sa vie, de sa liberté. Mais elle était ici, aujourd’hui, à se gaver du coucher de soleil, à le boire presque. Ses yeux n’en avaient jamais assez.

Et elle savait que dans peu de temps, elle allait retrouver l’une des personnes qui comptaient le plus pour elle : son amie Melinda.

Tout va bien, Abby ?

Eileen s’était approchée d’elle sans bruit. Elle aurait pu la surprendre, lui faire peur. Abby avait connu tant de frayeurs chez les Majs. Mais elle voulait repousser toute cette noirceur, se concentrer sur le présent. Elle les avait retrouvées : Eileen, sa fille de cœur. Melinda, bientôt.

Je profite de ce paysage, encore, toujours…. Fit-elle, consciente d’être assez confuse.

Tu as dû souvent voir le soleil se coucher sur Poudlard et Pré-Au-Lard…

J’ai souvent vu le soleil se coucher en général. Devant l’air interrogateur d’Eileen, elle conclut : – Je suis de plus en plus âgée, mon enfant.

Nous le sommes tous, Abby !

Abigail sourit de cette évidence. Eileen était encore une jeune femme, pourtant.

Bien sûr. C’est juste que… Tu vois, j’ai été élève, ici, il y a si longtemps et pourtant, je ressens les choses de la même façon, je revis des moments qui… Oh, c’est si vivace, Linn ! Et pourtant, je suis une vieille femme…

Mais Eileen la coupa :

Allons, tu exagères ! Tu dis ça parce que tu as manqué ces années qui sont passées alors que tu le savais pas. C’est la faute de ces autres, les Majs ! Enfin, ça n’arrive pas à tout le monde de louper une quinzaine d’années, comme ça … Oh, je suis désolée, Abby, je suis maladroite.

Abigail donna une petite tape sur le bras de la jeune femme.

Ne t’en fais pas, je sais ce qui s’est passé. C’est dur à admettre, difficile à accepter. Mais je suis ici. Au moins ne suis-je plus chez eux, hors du temps...ajouta-t’elle un peu triste. Et puis, je vais revoir Melinda. Et nous serons à nouveau réunies ! Te rends-tu compte, Linn ?

Eileen baissa la tête. Le soir avait envahi le village et dans les ciel, à l’horizon, seuls demeuraient des nappes d’un mauve épais. Bientôt, il ferait complètement nuit.

Je me rends compte surtout que je dois parler à ma mère. Faire la paix, en quelque sorte. Je suis restée dans le silence, loin d’elle à dessein pendant si longtemps.

Vous avez toutes deux commis des erreurs...et l’erreur est humaine, Linn.

Alors, ça prouve bien que nous sommes très très humaines ! fit Eileen.

Abby choisit de se taire. Elle laissa son regard s’appesantir encore un peu sur la nuit qui s’enveloppait et s’enroulait autour du village. Encore un peu, il ferait noir. Elle frissonna :

Rentrons, Melinda ne va sûrement pas tarder…Il sera temps de s’occuper de tout ça quand vous serez face à face, Linn.

Eileen acquiesça. Elles poussèrent la porte d’entrée des Trois Balais et l’une derrière l’autre retrouvèrent la douce chaleur de la salle. Mme. Rosmerta lançait un sort de nettoyage et le balai et la serpillière s’agitaient en rythme.

Une Bièreaubeurre, les filles ? Lança la patronne depuis le comptoir.

Eileen et Abby se regardèrent. Ni l’une ni l’autre n’appréciait cette boisson trop sucrée.

Du thé, plutôt ! S’écrièrent-elles en même temps.

Elles se mirent à rire. La complicité était toujours là.

Je fais de la Bièraubeurre sans sucre, rien que du naturel, maintenant !

La Bièreaubeurre bio, glissa Eileen, un truc moldu, ça ! Mais Abby se contenta de hausser les sourcils d’incompréhension. OK,, tu as des choses à rattraper, je crois. Allons-y et les deux femmes s’installèrent au fond de la salle pour être à l’aise. Elles se mirent aussitôt à parler, laissant le temps à Melinda d’arriver.



 

 

 

C’était la fin de la journée - «  et combien cette journée a été longue » , pensa Melinda en s’étirant. Elle commençait à ressentir la fatigue de ces derniers jours où elle avait dû faire face à tant d’événements. La pression l’avait maintenue en alerte mais ce soir, elle ne désirait rien tant qu’une soirée tranquille. Ce ne serait pas le cas… Elle ramassa sa cape de voyage, ferma la porte du bureau de Dumbledore et s’en fut rapidement par les couloirs de Poudlard.

Elle s’engageait dans le Grand Hall quand elle entendit une voix familière la héler. Elle se retourna, surprise :

Rafe ?

Rafael Declemy, le fils que Melinda avait eu avec Rufus, était un adolescent de seize ans, élancé comme sa mère, les cheveux d’un châtain plus foncé que ceux de son père. Il avait hérité du visage aimable de Rufus, de son sourire et des yeux verts en amande de Melinda.

- M’man ? Je t’attendais, en fait.

Rafael tortillait sa robe de sorcier de ses longs doigts. Il avait jeté une cape à la hâte sur ses épaules et ne semblait pas s’être peigné depuis une semaine au moins. Melinda sentit aussitôt que son fils avait quelque chose à lui confier . Elle se prit à espérer que ce n’était pas encore une urgence …

- Tu as un truc à me dire, Rafe ?

Le jeune homme acquiesça et passa une main hâtive dans ses cheveux mi-longs. Il paraissait très gêné.

- Allons, nous n’allons pas discuter ici, au milieu du Grand hall, n’est-ce pas ? Je dois me rendre à Pré-Au-Lard, j’ai ...heu… un rendez-vous. Hum... Veux-tu m’y accompagner maintenant ?

- Je… je t’attendais juste pour te parler . J’ai le droit de sortir de Poudlard à cette heure-ci ? Tu me donnes ta permission ?

Melinda eut une mimique de surprise. Depuis quand son fils lui demandait son avis de directrice ? Décidément, ces dernières semaines avaient été trop intenses. Elle n’avait eu le temps pour personne ou presque – et surtout pas pour son cadet.  «  Quelle mère je fais, vraiment ! Se dit-elle intérieurement. J’étais complètement immature pour Eileen et je me suis complètement reposée sur Abby. Quant à Rafe, je prends à peine le temps pour lui, sous prétexte que ce n’est pas un gosse à problèmes. Il va bientôt atteindre la majorité, il est presque adulte, pourtant ! Et il a sûrement des soucis d’adulte…. »

Cela ne présageait rien de bon, pour la conversation à venir, continua-t’elle à penser. Comme le disait sa grand-mère Elvina, « petits enfants petits problèmes, grands enfants, grands problèmes ». Elle n’avait pas tout à fait tort, se dit Melinda en ayant une pensée pour la vieille dame excentrique qui vivait à présent au foyer des Sorciers Âgés où elle avait aussitôt monté une nouvelle association pour revendiquer le droit de propager la magie parmi les Moldus.

De temps en temps, Melinda recevait un hibou de la part de la maison de retraite des sorciers pour l’avertir que sa grand-mère avait encore semé le trouble ou bien occasionné des perturbations. Cela faisait beaucoup rire Rufus qui trouvait cette situation particulièrement cocasse et qui apportait son soutien à celle qui avait élevé Melinda depuis ses huit ans. Il se rendait de son plein gré à la maison de retraite où il s’empressait de faire le médiateur avec les dirigeants de l’établissement - puis il fonçait comploter un peu plus avec Elvina.

Viens avec moi, tu rentreras avec Hagrid. Je vais le prévenir… Melinda sortit sa baguette, se concentra un instant. Une chauve-souris argentée jaillit du bout de la baguette. Elle indiqua le message à transmettre au garde-chasse puis se tourna vers son fils qui patientait, le visage fermé. «  Il a vraiment des ennuis. Par Merlin, il ne manquait plus que cela ! ».

Elle avança sur le chemin qui menait au village de Pré-Au-Lard. La neige avait parsemé de sucre les environs de Poudlard. Elle sentait le froid autour d’elle, un léger vent qui saisissait ses oreilles et le bout de son nez.

Je t’écoute, Rafe !

En fait, je voulais te parler depuis quelques temps, mais… Enfin… Il tortillait les pans de sa cape tout en marchant. Melinda ne put s’empêcher de revoir Rafael quand il était encore un petit garçon : dès que quelque chose le troublait, il était là, à tournicoter autour des adultes sans savoir comment les aborder jusqu’à ce qu’elle ou Rufus finisse par lui demander ce qui allait de travers. Le petit garçon était devenu un grand jeune homme mais il lui restait les mêmes tics.

Je suis désolée d’être tellement occupée. Je voudrais bien me rendre disponible mais…

Non, c’est pas ça… C’est moi qui savais pas… Je n’étais pas sûr… Enfin…

Melinda lui glissa un regard en coin. Les mots se bousculaient.

Respire, Rafe ! Regarde, nous sommes seuls, ici. Tu peux me dire ce que tu veux !

Le jeune homme s’arrêta de marcher, ferma les yeux un instant puis les rouvrit, l’air plus sûr de lui. Melinda s’efforçait de patienter, de calmer l’urgence en elle qui la poussait à se presser sur le chemin. L’air était peut-être glacé mais Melinda le sentait à peine. Elle avait hâte. Elle avait peur. Elle était au-delà de la joie et de la tristesse. Longtemps auparavant, elle avait couru sur ce même chemin, alertée par des cris qu’elle seule percevait, par des émotions et des pensées parasites. Longtemps, longtemps. Et elle avait trouvé Severus blessé, inanimé dans la neige. Elle était encore si jeune…

Aujourd’hui, elle était une femme adulte, plusieurs fois mère, chargée de responsabilités. Une professionnelle aguerrie. Et pourtant, elle percevait au fond de ses veines cette presque fièvre qui la poussait en avant. L’espoir de retrouver une amitié, l’espoir au coin de la route, au fil du chemin. Elle devrait se presser. Abby l’attendait. Abby et Eileen. Mais Rafe avait besoin d’elle, ici et maintenant.

Tu sais, j’ai reçu un courrier de Mammy, il y a quelques jours. Et ...en fait, c’est quelque chose qu’elle avait déjà évoqué et … je ne sais pas quoi faire, M’man.

Melinda se mordit la lèvre. Mammy désignait Elvina, la propre grand-mère de Melinda. Rafe n’avait jamais connu ses grands-parents maternels : les parents de Melinda avaient été tués par les Mangemorts à la fin de la première guerre contre Voldemort. Quant aux parents de Rufus, l’affaire était plus complexe : il avait élevé par une famille française, loin du clan familial. Il avait retrouvé la trace de sa famille quand sa cousine, Abigail Dittany, avait un jour débarqué en France pour faire la connaissance de son cousin. Sa mère biologique était Nemesia, la tante d’Abby qui vivait encore près de Londres.

Qu’est-ce que Mammy a encore inventé dans sa lettre pour te mettre aussi mal à l’aise ? Demanda Melinda.

Et bien, elle aimerait me recruter pour son club, là, tu sais, la magie chez les Moldus…

Melinda s’attendait à quelque chose de ce type. La vieille dame avait toujours aimé causé des troubles et elle continuait encore. Cela avait commencé quand elle était élève à Poudlard : elle prenait la défense des Elfes de Maison avec vigueur. Son idée avait beaucoup inspiré Hermione Granger des années plus tard… Mais, cette fois, Melinda doutait du bien-fondé du mouvement enclenché par Elvina.

Tu n’as pas à le faire, Rafe, fit -elle doucement. Mammy correspond avec un tas de sorciers et de sorcières, jeunes ou vieux, tous un peu fadas, à mon avis...Elle a des connaissances un peu partout. Tu n’as pas à t’en mêler même si elle te sollicite, Rafe.

Oui, ça fait partie du...problème, en quelque sorte, ce groupe, hésita Rafael.

Elle s’arrêta, surprise.

Le groupe des fadas ? Pourquoi, tu les connais ?

Mouais, enfin, il y a cette fille, en dernière année, Lisbeth Keane, et puis aussi ses amis, Colin et Petra. Ils sont en liaison avec Mammy...

Melinda fit un effort pour se représenter les jeunes en question. Elle n’avait jamais eu à se plaindre d’eux. Ils étaient tous en septième année et paraissaient plutôt calmes.

Je vois, fit-elle brièvement. Et alors ? Tu as des ennuis avec eux ?

Rafael rougit un peu à ses mots :

Pas vraiment. C’est juste que je pensais que Lisbeth me plaisait bien...et donc…

Tu es sorti avec elle, énonça platement Melinda. Elle ne se mêlait pas de la vie amoureuse de son fils mais certaines choses étaient évidentes.

Oh, M’man, tu dis encore ça : « sortir avec » ! Nous avons été en couple, voyons ! Mais pas longtemps…En fait, nous avons rompu...- Melinda faillit dire « ça arrive » et commença à se préparer à consoler le premier chagrin d’amour de Rafael mais celui-ci embraya :

En fait, j’ai rompu. J’ai pas été très adroit, je suis sûr, mais je savais pas comment lui dire ça… que finalement…que non …

Que tu ne voulais plus être avec elle ? Écourta Melinda.

Que je voulais être avec quelqu’un d’autre, bafouilla Rafael. Et il se tut, les joues rosies.

Marchons, la nuit va tomber dans peu de temps et je commence à avoir froid, fit Melinda. Au loin, les monts étaient déjà blancs de glace. Ses yeux piquaient déjà, les larmes en suspens. Rafael se frotta les mains énergiquement.

Écoute, je ne suis pas la meilleure conseillère en amour, Rafe, mais tu as le droit d’être avec qui bon te semble. Tu as sûrement montré beaucoup de maladresse en rompant mais c’est toujours très délicat.

Toi, M’man, tu as déjà dû faire ça, je veux dire, annoncer que tu voulais arrêter une relation ? Je sais bien que c’était différent… je veux dire… le père d’Eileen, Severus, ce n’était pas facile, pour toi…

Melinda sourit en voyant la gentillesse que mettait son fils à évoquer des années difficiles pour elle.

Et bien , ça m’est arrivé, figure-toi ! Tu vois, j’avais un copain, un Moldu quand j’étais ici, à Poudlard . Je ne le voyais que pendant les vacances, bien sûr et il ignorait tout de la magie. Mais le jour où je me suis rendue compte que j’étais amoureuse de Severus, je lui ai annoncé que c’était fini. J’ai cru que c’était la fin du monde tellement il l’a mal pris.

Tu n’as pas pris de pincettes, alors, remarqua son fils avec un sourire en coin.

Tu sais bien que je suis abrupte comme pas possible !

La mère et le fils se mirent à rire. C’était une évidence : Melinda manquait de tact parfois. Elle avait tendance à dire les choses de façon si franche et si directe qu’elle pouvait en être maladroite, quitte à se montrer rude. Rufus et Rafael la taquinaient souvent à ce sujet mais certains dans son entourage appréciaient moins cet aspect de Melinda Lake.

Alors, c’est tout ? C’est là ton histoire ? Tu as rompu avec une fille ? Fit remarquer Melinda à son fils.

Non. Après ça, Lisbeth a écrit aux gens du groupe, celui de Mammy, précisa-t’il. Du coup…

Mammy t’a écrit, conclut Melinda. Elle s’est mêlée de ton histoire, c’est ça ?

Elle m’a fait des tas de reproches, comme quoi je traitais mal les filles, que je ne trouverais jamais celle qui me convient, que, d’ailleurs, je devrais commencer y penser, et tout ça.

Evidemment. La grand-mère de Melinda n’avait jamais eu sa langue dans sa poche et elle ne se priverait pas de mettre les points sur les i à son petit-fils. Elle avait toujours dit haut et fort ce qu’elle pensait. Melinda en avait fait les frais quand elle était tombée enceinte alors qu’elle n’avait que dix-huit ans. Si sa grand-mère s’était montré compréhensive, elle lui avait bien répété « qu’il y avait des moyens pour empêcher ça ». Et même si Melinda aimait la vieille dame du plus profond de son être, elle savait combien elle pouvait se montrer parfois envahissante.

Ecoute, je vais tâcher de lui en toucher un mot. Tu sais, elle ne pense pas à mal, elle …

OK, elle est seulement maladroite elle aussi, c’est ça, M’man ? Lança Rafael. Il y a beaucoup de maladroits dans cette famille, alors ! C’est une mine  de maladresse !

Melinda fut surprise du ton soudainement vindicatif de son fils ; cela lui ressemblait si peu. Rafael avait toujours été un garçon enjoué, facile à vivre même pendant l’adolescence. Il était souvent insouciant et peu travailleur mais il montrait rarement des accès d’humeur. «  Contrairement à Eileen », ne put s’empêcher de penser Melinda avec un relent de culpabilité. Ce n’était pas le moment de remuer tout cela ! Elle allait revoir sa fille, voyons ! Allait-elle faire la paix avec elle ? Cesser de lui faire des reproches à tout va ? Cela n’avait jamais été facile… Petite, Eileen s’était montrée aussi taciturne que son père, Severus. Puis à l’adolescence, elle s’était encore plus renfermée sur elle-même : elle travaillait beaucoup, parlait peu et semblait toujours trop sérieuse aux yeux de Melinda. La jeune fille s’entendait pourtant bien avec son beau-père, Rufus, et montrait beaucoup d’affection envers son jeune frère. Rafael avait souffert de ne pas voir sa sœur, ces dernières années. Melinda ajoutait ce grief aux autres qui couvaient en elle. Elle aurait tant voulu qu’Eileen lui ressemble, que toutes deux partagent des choses, des moments, des conversations… Elle devait admettre qu’elle s’y était mal prise avec sa fille, depuis sa naissance. Très vite, elle s’était sentie dépassée, si peu « mère ». Tout était arrivé à l’improviste. Et si Abby n’avait pas été là, Eileen aurait sûrement grandi avec la grand-mère Elvina.
Peut-être était-ce mieux ainsi… Peut-être n’était-il pas trop tard, glissait en sourdine une petite voix dans le cerveau de Melinda.

M’man, tu rumines ! Fit Rafael. C’était l’une de ses expressions préférées. Quand il voyait sa mère s’abîmer dans des pensées lointaines, il ressortait aussitôt cette phrase sur la rumination. Mais cette fois, cela ne fit pas sourire Melinda. Elle hocha la tête :

Tu as raison… Voilà : j’appréhende le fait de revoir bientôt ta sœur...

Quoi ? Eileen est de retour ? Tu ne m’as pas prévenu !

Melinda se sentit gênée. Elle ne comptait pas raconter à son fils qu’elle avait rendez-vous avec Abby et Eileen, le laissant volontairement à l’écart, le temps des retrouvailles. Mais elle ne pouvait plus faire marche arrière :

Tu peux m’en vouloir, Rafe… J’ai su qu’elle était ici, à Pré-Au-Lard seulement aujourd’hui. En fait, c’est Abby que je vais voir. Et Eileen sera avec elle. J’ai rendez-vous tout à l’heure aux Trois Balais.

Le jeune homme écarquilla les yeux :

Abby ? Ton amie Abby ? Celle dont P’pa et toi me parlez régulièrement ? Elle n’avait pas disparu ?

Melinda fit signe que oui :

Mais elle est revenue. J’ai l’impression que c’est une histoire compliquée.

Tu es sûre que c’est elle ?

C’était une question que Melinda s’était souvent posée. Mais la jeune directrice avait déjà la réponse :

Certaine. Depuis mon départ de l’école, je sens son empreinte magique…

Ah, ça ! Fit Rafael. Il avait toujours su que sa mère avait développé un don particulier lié à sa Légilimancie peu commune : elle détectait ce qu’elle appelait « la trace magique » des gens qui lui étaient proches. Elle disait elle-même qu’elle n’avait jamais voulu développé cette aptitude, jamais cherché à « flairer » les sorciers et les sorcières en général. Elle ne voulait pas devenir un monstre de foire, un espion. Mais elle ne pouvait s’empêcher de ressentir la marque de la magie laissée par ceux qu’elle aimait.

Je sais que c’est Abby… Il y avait longtemps que je n’avais pas retrouvé l’empreinte de sa magie. Soit elle était loin soit elle ne pouvait plus l’utiliser. Mais je constate qu’elle est à nouveau en possession de ses dons. Et puis, je ressens la trace de ta sœur aussi, ajouta-t’elle.

Rafael s’arrêta sur le chemin et posa une main sur le bras de sa mère :

Attends ! Tu es ...troublée… Tu en veux encore à Eileen, c’est ça ? D’être partie ? De ne pas avoir donné de nouvelles ?

Malgré elle, Melinda avoua que oui. Dès qu’elle prononça ses paroles, un poids sembla quitter ses épaules.

C’est encore ça ! Mais quand allez-vous vous parler, elle et toi ? Quand allez-vous en finir avec ces non-dits ? J’ai toujours respecté le choix de ma sœur même si j’aurais aimé la voir plus souvent ! Tu peux accepter ça, non, M’man ?

Les mots de son fils entrèrent dans son cerveau comme dans un grand palais de verre, résonnant avec écho, ricochant entre eux. Elle savait qu’il avait raison.

Je compte le faire, Rafe. J’ai du mal mais je veux arrêter…. Arrêter tout ça ! Fit-elle au bord des larmes.

Allons, M’man, ne te mets pas la rate au court-bouillon comme disent les Moldus !

Et l’expression les égaya tous les deux. Ils finirent par se mettre à rire, encore un peu nerveusement pour Melinda. Puis Rafael reprit son sérieux :

J’avais vraiment des trucs à te dire…

Et je t’écoute, Rafe. Marchons lentement…

La gare de Pré-Au-Lard se profilait au détour du chemin. Ils seraient bientôt dans le village. Rafael se lança :

La première, c’est à mon sujet. Je t’ai dit que les réflexions de Mammy au sujet des filles, du mariage, tout ça, me dérangeaient… Et je voulais te dire pourquoi… Voilà… heu…

Mais Melinda lui dit doucement, ses yeux d’un vert brillant posés sur lui :

C’est parce que tu n’es pas vraiment intéressé par les filles…ou pas seulement par elles….

Le jeune homme releva les yeux qu’il avait instinctivement baissé :

Tu le savais déjà ?

Je ne suis pas étonnée du tout. J’ai déjà eu ce genre de conversation. Pas avec toi….

L’adolescent avait l’air totalement ahuri :

Hein ? Mais avec qui ?

C’était une question simple, après tout, un sujet qu’elle aurait déjà dû aborder ouvertement avec son fils. Il aurait bientôt l’âge adulte. Il était grand temps qu’il soit au courant de tout. Mais malgré ça, Melinda se sentit un instant en porte-à-faux. Avait-elle le droit de parler pour autrui ? Finalement, elle opta pour la franchise :

Avec ton père. Quand nous avons décidé de nous mettre ensemble.

Tu veux dire … ? Papa est gay ? Fit-il dans un souffle. Melinda apprécia la réflexion qui resterait certainement dans la légende familiale :

Je ne sais pas s’il se définit comme gay, comme tu dis. C’est un terme très Moldu, ça. En fait, ton père fait partie des gens qui ne regardent pas le genre de la personne pour aimer. Il est attiré par quelqu’un, pas par un sexe. Je croyais que ta génération était beaucoup plus à l’aise avec ces questions que la mienne !

Mais Rufus avait un grand sourire sur le visage :

Je savais pas … Je me disais… Oh, c’est génial, M’man ! Je me sens moins seul ! Et puis, tu sais, le monde sorcier est quand même vachement fermé sur ces questions…

Melinda roula des yeux :

Alors là, je suis au courant ! On se croirait encore vivre à l’époque des fondateurs de Poudlard, parfois ! Les familles de Sang-Pur, l’exclusion des personnes différentes, le racisme, le sexisme, toute cette ségrégation envers les créatures magiques, il n’y a rien de bon là-dedans …

La mère et le fils se regardèrent, l’air entendu. Leurs pensées se rejoignaient. Finalement, Rafael fit :

Bah, c’était pas si difficile à te dire…

Non, tu vois. Mais tu as parlé de plusieurs « trucs à me dire ». Les autres, c’est quoi ?

Cette fois, Rafael paraissait plus sérieux que jamais :

Je m’inquiète. Au sujet de P’pa, justement.

A quel sujet ? Demanda Melinda d’un ton égal mais elle sentit une onde glacée la parcourir. Comme un mauvais courant d’air.

Je t’ai dit qu’il voyait beaucoup Mammy, mais surtout, il fréquente encore plus tout ce groupe de fadas… Et certains me paraissent vachement agités, du genre à vouloir se rebeller, à remettre en question le monde magique… mais pas dans un sens positif, M’man. J’ai l’impression qu’ils veulent plus détruire que construire.

Melinda fut surprise par la réflexion de son fils. Depuis quand Rufus s’intéressait-il à de tels mouvements ? Il ne lui en avait pas parlé...

Tu crois sérieusement que ton père s’implique là-dedans ?

 

Rafael haussa ses grandes épaules :

Tu vas rire de moi mais je serais pas son fils, je dirais qu’il a de mauvaise fréquentations !

Mais Melinda se retint de rire. Trop d ‘éléments, trop d’informations lui parvenaient aujourd’hui et tout conduisait à une seule conclusion : quelque chose se préparait, quelque chose était en marche – quelque chose de mauvais. Elle pouvait presque dire qu’elle pressentait le danger.

Puis ce fut le dernier virage : Pré-Au-Lard était là. Sa gare, et ses maisons, ses charmants commerces et des rues enneigées qui prenaient des airs de Noël enchantés.

L’auberge des Trois Balais se trouvait au coin. Toujours la même façade, un peu ancienne, un peu défraîchie.

Nous y sommes. Viendras-tu avec moi, Rafe ?

Le jeune homme sourit. Des boucles blondes retombaient sur son front.

Je sais que c’est un moment privilégié pour toi… Je peux attendre…

Melinda ressentit alors l’anxiété. Que se passerait-il ? Elle appréhendait tant le moment. Elle ne savait que faire. Puis elle regarda son fils et se décida :

Non, suis-moi, tu as le droit de vivre cet instant aussi ! Et elle le poussa vers la porte des Trois Balais. Elle s’arrêta sur le seuil, hésita un instant puis poussa la lourde porte en bois des Trois Balais , faisant passer Rafael devant elle. Elle eut le temps d’accoutumer ses yeux à la faible clarté de la salle.

Elle s’essuya les yeux sur le revers de sa cape. Le froid lui engourdissait les joues. Elle tapa dans ses mains garnies de gants bien chauds.

Il faisait bon, chez Rosmerta, au coin du feu. Elle avait hâte. Elle avait tellement cru à ce moment, puis désespéré de le voir arriver un jour. Elle y était presque.

Rafael lança un « bonjour » alerte. Melinda entra à son tour.

Et elle les vit, là-bas, au fond. Sa fille, presque aussi grande et élancée qu’elle, les cheveux d’un noir bleuté, lisse comme ceux de son père, un air fier sur le visage. Et elle…

Oh, par Merlin ! C’était Abigail !

Elle eut à peine le temps de saluer Mme.Rosmerta. Elle se précipitait déjà dans les bras de son amie, mêlant ses larmes aux siennes. Rafael avait déjà serré sa sœur contre lui et ils riaient bruyamment. Enfin, Melinda se dégagea des bras d’Abby, le souffle coupé par l’émotion qu’elle ne réprimait plus. Elle se tourna vers sa fille. Elle chassa tous les piètres ressentiments qu’elle avait éprouvé ; cela ne servait à rien. Elle se laissa aller et entoura Eileen de ses bras. Toutes deux dirent en même temps :

Pardonne-moi, oh, pardonne-moi…

Rafael resta à les contempler, les bras croisés, secouant la tête :

Ces deux-là… Elles sont pareilles !

Elles se ressemblent plus qu’elles ne le veulent, fit la voix légère d’Abby en écho.

Alors ils se regardèrent.

Tu dois être le fils de Melinda et de mon cousin Rufus ?

Nous sommes vraiment parents ! s’exclama avec joie le jeune homme.

La femme était petite, ronde et ses cheveux châtain clair tournaient à l’argent. Mais elle avait de magnifiques yeux dorés qui brillaient encore des larmes d’émotion :

Je suis Abigail Dittany. Me feras-tu la bise, alors ?

Bien sûr ! Mon nom est Rafael, Rafael Declemy-Lake. On m’appelle Rafe. Et il se pencha, ému, pour saluer l’amie de sa mère.

 

C’était un longue et belle journée qui prenait fin aux Trois Balais. Le rire et les larmes se mêlaient. Tous les quatre avaient beaucoup à se dire et ils passèrent le reste de la soirée à parler avec animation. Melinda et Rafael ne rentrèrent à Poudlard que tard dans la nuit.

 

 


 

 

 



23/01/2019
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