NapalYsaLeya

NapalYsaLeya

Une année mouvementée - chap.14 : Un conventicule de sirènes

 

 

 

 

 

           L’elfe s’avança tout au bord du lac. Il frissonna un peu. L’air était gelé en ce matin d’hiver. Il serra sa veste sur ses maigres épaules, rajusta son chapeau sur sa tête chauve. Tout semblait calme. L’eau était à peine striée par quelques vaguelettes. Aucun mouvement. Pas même celui d’un animal égaré là. Tout semblait tranquille. Et le lac, désespérément vide . Mais Nabry avait convenu d’un rendez-vous. Il avait soufflé les notes convenues dans l’ocarina enchanté. Il attendrait ce qu’il faudrait. Mais il devait leur parler.

      Il s’assit sur un motte de terre figée par le gel. Il aurait froid, tant pis ! Son fondement pouvait supporter cela ! Nabry en avait vu d’autres. Il avait connu la servitude, au sein de la famille de sorciers à laquelle il avait été liée. L’esclavage et les mauvais traitements. Et le pire de tous : ce lien qui l’obligeait à se punir lui-même, à se blesser, quand il émettait une opinion négative envers « ses » sorciers, quand il esquissait un geste de désobéissance. Il avait souffert, quand il était encore un jeune Elfe de Maison. Mais ces temps étaient loin. Il prenait sa revanche, à présent. La révolution était en bonne voie. Ces derniers mois, il avait réussi à convaincre de nombreux autres Elfes. Ils formaient un groupe hétéroclite mais déterminé – du moins Nabry le croyait-il. Les gobelins les acceptaient avec des airs dédaigneux. Mais depuis que Nabry avait su se montrer convaincant, depuis qu’il avait formé de fortes alliances avec les Ogresses et d’autres créatures laissées pour compte, les chefs gobelins le regardaient plus sérieusement.

      Et puis, il y avait ses nouveaux alliés. Un fabuleux atout que Nabry gardait secrètement dans sa manche.

 

 

 

     Mais, pour l’instant, il attendait. La brume se levait sur l’eau, comme une empreinte fantomatique laissée par un être majestueux. Nabry frotta son long nez. Il commençait à ressentir cruellement le froid. Manquerait plus qu’il s’enrhume ! Il rêvait d’une tasse de thé chaude, bien à l’abri… Allons, à la guerre comme à la guerre ! Il devait bien faire quelques petits sacrifices pour arriver à ses fins. Il ôta son bicorne et se gratta la tête. A peine avait-il quitté le lac des yeux qu’un bruit sourd se fit entendre. Nabry se dépêcha de remettre son couvre-chef et se leva. A quelques mètres de lui, ce qui ressemblait à un petit geyser s’était formé. On aurait cru à une fontaine animé de l’intérieur du lac. L’eau bouillonna encore un peu et bientôt, un être de l’eau émergea. Il était massif, sa peau d’un vert grisâtre et portait les cheveux longs. Ses épaules semblaient recouvertes d’un léger filet d’algues vertes tandis que son visage aux pommettes hautes et au menton bien dessiné présentait diverses teintes de brun et de bleu marine. Il se dressa sur sa longue queue de poisson et tonna, d’une voix puissante :

 

         – C’est bien toi, l’Elfe ? Tu as émis le signal pour m’appeler de mes profondeurs divines ? Que viens-tu faire en ces parages ?

 

Nabry s’approcha un peu plus de la rive et s’efforça d’affermir sa voix. Il n’aurait su dire si l’être de l ’eau était féminin ou masculin même si on l’avait averti que les chefs de ce peuple étaient le plus souvent des femelles. Il allait tâcher de ne pas commettre d’impairs :

 

      – Je te salue, Être de l’eau et il s’inclina profondément en retirant son bicorne. Je t’ai appelé, en effet car j’aimerais grandement  m’entretenir avec toi.

 

      La créature du lac fit un mouvement et nagea près du bord. Maintenant qu’il la distinguait mieux, Nabry constata à quel point elle pouvait être impressionnante. C’était bien une « elle » car il n’aurait osé dire « une dame ». Sa chevelure d’un vert profond ressemblait plus à un long paquet d’algues, descendant jusque dans son dos. De lourdes cordes s’accrochaient à son cou et paraissaient lui servir d’ornements. Des cailloux y étaient accrochés, en guise de pendentifs, sûrement. L’être aquatique reprit la parole, montrant de grands dents jaunes et ébréchées :

 

      – Que veux-tu, Petit Elfe ?

       Le ton était dédaigneux, l’allure, condescendante. Visiblement, la sirène n’avait pas apprécié d’avoir été dérangée. Mais Nabry ne se démonta pas pour autant. Il s’inclina à nouveau. On n’est jamais assez poli, surtout avec ces êtres farouches, avait-il appris des gobelins. Ceux-ci l’avaient prévenu : s’il voulait conclure un marché avec le peuple de l’eau, il lui faudrait être prudent – et respectueux.

      – Je te salue. Je me nomme Nabry…

    – Je sais qui tu es, le coupa vulgairement la créature du lac. Ton nom m’a été répété plusieurs fois, ces derniers temps. Mes cousins Selkies du Nord vibrent au son de la révolte. Nous autres, sirènes, sirains et tritons, sommes plus réticents. Il nous faudra plus que tes promesses vides et tes paroles creuses pour nous convaincre ! Je ne suis pas le gobelin Godrok ! Car bien sûr, c’est lui qui t’a fourni les indices pour me faire venir ici. Tu savais siffler l’appel…

  La créature rejeta sa longue chevelure comme on le ferait d’un paquet d’algues encombrant et sourit de ses dents jaunes et pointues :

    – Bien. Mais sauras-tu composer la ritournelle qui saura me plaire ? Le poème que je souhaite entendre, hein, petit Elfe ?

  Nabry hocha la tête. Le chef des rebelles gobelins, le fameux Godrok, l’avait averti de cette difficulté supplémentaire : la cheffe aquatique ne saurait se contenter d’une copie d’un poème existant, elle voulait qu’il soit inédit, qu’il vienne de la tête du visiteur. L’elfe avait alors interrogé le gobelin : qu’avait-il trouvé à dire, lui ?

  Godrok s’était montré évasif en évoquant un « fatras de trucs sur la nature, tout ça, tout ça ». Mais Nabry saurait donner le change. Il se campa sur ses petites jambes tortueuses et prit une grande inspiration. Il se lança :

 

Quand reviendra l'équinoxe,

sur une mappemonde enchantée,
Mes soeurs, mes frères, nous ferons des voyages.

 

Oui, nous irons là

où l'astrolabe nous mènera
vers des aurores embellies
les boréales alanguies

 

 
Nous repartirons en quête
des licornes argentées
autour de la pleine lune;
quand leurs colliers de clochettes
tintinnabulent ! 

 

Nous dînerons avec

les naïades vertes et limpides

aux fontaines moussues.

 Nous dessinerons les ourses douces,

danseuses des chariots du ciel.
Et du haut, nous verrons
la barbe de Merlin,
les anneaux perdus et la Terre du Milieu.


Pour enrouler les rondes
et enchanter le monde,

nous irons parler
aux mille sages

 

Nous ferons des voyages

Peu importe notre âge

Mes soeurs, mes frères, 

Il est temps, partons !

 

 

 

 

 

    Il se tut, ému malgré lui, par les paroles qu’il venait de prononcer. Sur le calme régnait un grand silence. Puis, des clapotis se firent entendre, doucement, puis plus fort :  l’eau du lac claquait et bougeait. Nabry releva la tête : il vit plusieurs autres sirènes et tritons, à demi sortis des eaux, tous plus formidables les uns que les autres, un camaïeu de vert et de gris. Et tous battaient de la nageoire, tout en frappant l’eau de leurs mains bien humaines. Il fit la révérence, impressionné mais ravi.

 

C’était réussi ! Il en eut bientôt la confirmation quand la cheffe des ondins fit de sa voix rauque :

 

     – C’était bien tourné, l’Elfe ! Tu as su nous plaire. Aussi entendrais-je ce que tu as à me dire. Par ailleurs, je suis Vodra, reine du peuple de l’eau du sud. Tu peux m’appeler Majesté ou votre Grâce, bien sûr…

 

    – Bien sûr, votre Majesté, fit Nabry en pensant : «  Vieille bique, tu crois m’impressionner avec ton sourire jaunâtre, tes dents pourries et tes colliers en cordes pourries ? Ton palais est au fond de ce trou d’eau croupie et tu penses que tu es aussi connue que la Reine des Moldus à Londres ! Ah, une fois que nous aurons remis les sorciers à leur place, certaines choses devront se régler aussi. Mais, chaque chose en son temps… ».

 

   – Je te suis très reconnaissant de bien vouloir m’écouter aujourd’hui, O Reine Vodra ! Mais avant toute chose, sache que je ne viens pas les mains vides et la parole onctueuse ! Notre groupe a de véritables revendications, légitimes…

 

   – Tu veux te battre contre les sorciers humains ? Quelle perte de temps…

 

 

    Nabry s’attendait à ce genre de réaction. Les ondins préféraient rester de leur côté et ne pas avoir à se mêler des affaires des sorciers. Même si ceux-ci intervenaient souvent sur leurs territoires ou venaient les déranger, le peuple de l’eau restait sauvage et à l’écart de tous, disant qu’il n’allait pas s’abaisser à se compromettre avec les porteurs de baguettes. Mais Nabry savait aussi que les aquatiques possédaient leur propre magie, une magie inédite, qui ne demandait pas de baguette magique. Comme les elfes, les gobelins ou les ogresses, les ondins pratiquaient une magie naturelle, instinctive et puissante qui n’aurait su être régentée par la communauté des sorciers. Cependant , l’elfe rebelle comprenait que ses chances de faire alliance avec les sirènes étaient minces. Aussi avait-il un as dans sa manche…

 

 

    – J’entends bien, Reine Vodra – décidément, il répugnait à l’appeler « majesté » - je sais que ton peuple se fiche bien des agissements ridicules des terriens mais, permets-moi de te demander : les sorciers ne sont-ils pas intervenus dans vos luttes de clans ?

 

    Les clapotis sur le lac reprirent. Les ondins grommelèrent sourdement, émettant des sons dans leur langage qui ressemblaient soit à des menaces soit à des insultes. Nabry sourit en coin. Il avait appris que chaque clan aquatique élisait un ou une cheffe qui devait se montrer plus fort que le dirigeant du groupe voisin. Dans les grandes étendues d’eau, il y avait souvent plusieurs groupes, qui revendiquaient chacun la suprématie. S’en suivaient alors des batailles et des actions qui pouvaient se montrer fort violentes. Les ondins restaient un peuple sauvage et primitif qui accordait peu de valeur à la vie. A la vie humaine encore moins…

 

   Les sorciers n’avaient eu de cesse de réguler ces guérillas en empêchant les aquatiques de s’armer et en punissant tous ceux qui voulaient fournir des lances, de stridents ou même des épées au peuple de l’eau.

 

    – Tu touches là un point sensible, Elfe Nabry. La guerre fait partie de nos coutumes… Mais que proposes-tu ? Nous ne sommes pas de taille à lutter sur la terre, contre les sorciers…

 

    – Vous, non. Mais nous le sommes ! Déclara Nabry.

 

 La reine de l’eau émit un son sinistre qui ressemblait de loin à un rire. « Mais elle se fout de moi, la verdâtre en chef ! » se dit Nabry. Il devait rester calme car il n’avait pas encore abattu son dernier atout.

 

    – Tu te moques de moi parce que je ne suis qu’un elfe, Reine Vodra.

 

   – Oui, toi et tes amis les gobelins, je dois bien dire que vous êtes un brin ridiculles : vous êtes peu nombreux et puis, vous êtes de petits êtres ! Et, permets-moi de te rappeler que vous autres, elfes de maison, avez encore beaucoup de peine à vaincre les liens magiques qui vous obligent à ramper devant les sorciers.

 

   «  Ramper. La sale… ah, je te revaudrai ça un jour, femme-poisson !"  mais Nabry se mordit les lèvres et fit quelques pas, s’éloignant du bord de l’eau. Il en avait assez de patauger dans la boue de la rive. Il était temps qu’il prouve sa valeur.

 

    – Nous avons des alliés, Majesté. Des ogresses nous ont rejoint. Elles seules savent briser le sort indigne qui a mené mon peuple en esclavage. Mais ce n’est pas tout, fit-il en voyant les sirènes lever leurs yeux glauques au ciel. Ce n’est pas tout. Nous avons des alliés puissants. Des terrestres. A la forte magie.

 

    – Tu veux dire, des humains ? Glapit la reine. Tu penses pouvoir te fier à des sorciers renégats ?

 

   – Nous ne sommes pas des renégats, reine.

La voix provenait du bosquet le plus proche qui bordait le lac. Un homme de haute taille en sortit, les cheveux d’un noir lustré retenu par un anneau d’argent, la mise simple mais royale. Il avança et dépassa Nabry, plongeant ses hautes bottes dans les eaux boueuses du lac, sans ciller. 

 

 Il fit un geste et traça une ligne horizontale sur la surface de l’eau, comme s’il chassait un simple insecte. L’eau sembla se retirer, laissant apparaître un chemin qui se dirigeait droit vers la reine ondine, au milieu du lac. Les êtres de l’eau sifflèrent et grondèrent d’effroi et de fureur. La reine Vodra se dressa sur sa queues de poisson :

 

     – Comment oses-tu ? Comment est-ce seulement possible ? Ce lac est un lieu protégé par notre pouvoir, par…

 

   Elle se tut quand elle vit l’homme qui s’avançait vers elle, comme s’il parcourait une route de campagne bien dégagée. Les autres ondins plongèrent vers le fond du lac. Elle seule demeurait, digne, protégée par un fin rempart d’eau, un mur translucide qui la séparait du nouveau venu.

 

   – Comment … ? et sa voix était à présent emplie de peur.

 

L’homme s’arrêta à quelques centimètres du muret d’eau qui protégeait à peine Vodra. Il se pencha légèrement en avant, une main sur le coeur et déclara :

    – Je te souhaite le bonjour, Vodra. Je me nomme Emeldrin, je te prie de joindre à notre cause.

    – Ta cause ? Celle des hommes ?

    – Non. Celle des magiciens sans baguette du monde entier. Les Majs. 

    – Mais qui es-tu ?

Alors l’homme eut un sourire glacial :

   – Je te l'ai dit. Je suis un Maj. Les miens se trouvent hors du temps et de l’espace. Nous luttons pour que la vraie magie soit enfin reconnue, rétablie ! La magie qui ne demande pas de baguettes, la magie non régie par des lois absurdes, ta magie, celle des elfes, des gobelins et de tant d'autres, opprimés par ceux qui se nomment les sorciers ! Et nous irons jusqu’au bout …

    – Vous lutterez jusqu’à la mort ? Fit la reine, soudain avide, les yeux en éveil.

    – A la mort des sorciers, clama Emeldrin, la voix de glace.

  La reine fit un mouvement de tête qui ressemblait presque à une capitulation.

   – Mon peuple se joindra à toi et aux autres sans baguettes. Nous autres, nous aimons nous battre et on nous en empêche depuis trop longtemps.

 

Sur le bord du lac, réfugié loin du bord, Nabry pensa qu’il avait là une scène qui paraissait improbable. Décidément, ce magicien serait une aide plus que précieuse. Ils songea aux autres, qui l’attendaient : les elfes, les gobelins et les quatre ogresses. Sans compter quelques sorciers qui voulaient exercer aux aussi la magie sans baguette. Avec un sourire satisfait, Nabry claqua des doigts et transplana. Il avait du pain sur la planche.

 

 

 

 


 

 


 



22/02/2019
0 Poster un commentaire

A découvrir aussi


Ces blogs de Littérature & Poésie pourraient vous intéresser

Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 15 autres membres