NapalYsaLeya

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Les gants du magicien

Il était une fois dans la ville d'Hermeland un magicien qui se servait de son don en cachette. En effet, à cette époque, la Magie était officiellement prohibée sur tout le territoire. Le gouvernement avait même promulgué une Grande Loi afin de contrôler tous les individus pratiquant leur Art. Aussi incroyable que cela puisse paraître de nos jours, on pensait que l'Art de la Magie pouvait être dangereux. On disait que la Magie était la source de maux terribles, de guerres, de conflits, de meurtres, l'origine des haines et des violences. Bref, la Magie – et les magiciens, par extension – était la cause de tous les problèmes – et il fallait que cela cesse. Alors, on emprisonnait et on interdisait.

Donc, dans la bourgade d'Hermeland, Huguet Lelong officiait en tant que brodeur et couturier occasionnel. Ce n'était pas une profession rare car le travail manuel concernait les hommes tandis que ce qui touchait à l'intellect était réservé aux femmes.

C'est ainsi que l'Honorable Malou Belette, scribe de son état, vint le voir ce matin-là. Elle avait grand besoin d'une nouvelle paire de gants car la sienne était trouée. L'Honorable Malou Belette malgré sa position sociale élevée au Bourg d'Hermeland, se faisait fort d'être économe et de ne point gaspiller ses habits et ses souliers. Pour dire vrai, elle les usait jusqu'à la corde.

Accompagnée de sa fille cadette qui lui succéderait au conseil des Scribes lorsqu'elle serait en âge de le faire, Malou Belette frappa à la porte du couturier.Il se dépêcha d'aller répondre – on ne faisait pas attendre l'Honorable Belette - mais avant cela, il vérifia qu'il avait bien remonté ses longs gants de soie jusque sur ses avant-bras. C'était important.

Maître Huguet Lelong était un homme grand et fin, aux cheveux d'un brun mêlé de blanc, frisés, qu'il ramassait sous la toque brodée traditionnelle. Son visage paraissait sans âge. Ses yeux légèrement en amande étaient d'un marron profond, éclairés par des touches d'or. Quand il souriait, cela lui donnait un air malicieux à la façon d'un renard qui se serait moqué de vous ou qui viendrait de jouer un bon tour .

Il s'inclina devant la Scribe avant de lui souhaiter le bonjour. Celle-ci passa devant lui en relevant le menton, avec cette façon un peu insolente qu'elle avait gardée de ses jeunes années. Ses cheveux roux et gris étaient coupés assez courts et retombaient en ondulations sur ses pommettes hautes.

-Maître Huguet, fit-elle, en balayant du regard la pièce où était rangé le matériel de couture.

A sa suite entra une fillette d'une dizaine d'années, plus rousse que sa mère, le menton fendu d'une fossette audacieuse, les jambes gainées des collants bicolores que portent les enfants enfoncées dans de grandes bottes de cuir souple.

-Maître, dit-elle d'une voix claire imitant l'inflexion de sa mère.

-Jeune Mizzi, répondit-il. Puis, se tournant vers la femme : Honorable, que puis-je pour vous ?

-Mes gants, Maître. La Scribe fourragea dans le grand sac multicolore qu'elle avait en bandoulière et en sortit après quelques instants de recherche une paire de gants garnie de larges trous. Voyez un peu.... Je crains qu'il ne m'en faille de nouveaux...

Le couturier ne put empêcher une moue à la vue d'une si délicieuse paire de gants dans un tel état... L' Honorable Malou Belette n'était guère précautionneuse avec ses affaires, il le savait. Il se contint pourtant et ne fit pas de remarques inappropriées.

- Peut-être puis-je réparer ceux-ci, Honorable... dit-il, songeur.
Elle lui lança un coup d'oeil en coin. Elle appréciait assez Maître Huguet Lelong même si on disait qu'il avait été Doté dès sa naissance. Quelle horreur que cette Magie qui se répandait dans le monde, touchant les enfants au berceau ! Elle avait tremblé à la naissance de ses trois filles mais heureusement, aucune n'avait la victime de cette abomination. A cette pensée, elle laissa son regard s'égarer sur les mains du couturier malgré elle, soufflant de soulagement en voyant que celles-ci étaient fortement couvertes. Sans la barrière de tissu, qui sait ce qu'aurait pu faire cet homme ? Elle préférait ne pas y songer. Mais Maître Lelong avait croisé son regard tandis qu'il prenait les gants en mauvais état. Il murmura :

-N'ayez crainte, Honorable. Il y a longtemps que je contrôle ce....cette malédiction...Il baissa la tête.
L'Honorable Malou Belette eut pitié de lui. Elle tapota légèrement le bras du gantier

- Allons, allons, Huguet, vous n'y êtes pour rien. Etre Doté de l'Art ...hum, hum...- elle masqua le mot « magique » par un toussotement de convenance et finit sa phrase dans un souffle : ...personne ne le souhaite... Mais j'ai pleinement confiance en vous. Nous nous connaissons depuis si longtemps, vous et moi, voyons

Ils se regardèrent un instant, rêveurs, les yeux dans les yeux.

Pendant ce temps, la jeune Mizzy s'était éclipsée, laissant les grands entre grands avec leurs affaires de grands , ce qui est passablement ennuyeux pour tout enfant de tout temps et de tout monde.
Elle vagabondait dans la maison du couturier, sans permission, bien entendu. Ce n'était pas la première fois qu'elle venait ici en compagnie de sa mère ou de ses sœurs. Maître Lelong lui avait déjà fait visiter son logis. Aussi pensait-elle qu'il ne se vexerait pas si elle allait à la cuisine, se servir en jus de groseilles ou en biscuits. Elle savait qu'il en conservait toujours dans son garde-manger.

Ce jour-là pourtant, elle en fut pour ses frais : pas de douceurs à la cuisine à croire que Maître Lelong avait tout dévoré durant la nuit !
Un peu piquée, elle se dirigea vers une pièce qu'elle ne connaissait pas : petite et assez encombrée, elle était emplie de tissus, de papiers. Mizzi n'en croyait pas ses yeux : le couturier gardait des livres ! Il savait donc lire ! Lui, un homme ! C'était incroyable ! Elle se mit à regarder un peu partout ; c'était merveilleux.

Elle poursuivit son exploration jusqu'à ce qu'un détail insolite l'arrête. Dans un coin, sur un siège, une paire de gants avait été jetée sans façons. Il s'agissait de longs gants en tissu.
La fillette ne sut pas ce qui la motiva mais elle avait une envie irrésistible de mettre ses gants, soudain !
Sans comprendre, elle fit un geste vers eux, de plus en plus intriguée. Non, elle ne rêvait pas. Ils semblaient scintiller de l'intérieur. Elle les prit,les regarda attentivement, les retourna. Les gants étaient normaux, de belle fabrique comme tout ce que confectionnait Maître Lelong mais ils n'avaient rien de...d'étrange. Finalement, Mizzi glissa ses mains dedans, un gants après l'autre. Ils étaient doux, soyeux, de beaux accessoires. Elle n'avait pas pu résister.

Au bout d'un instant, elle sentit quelque chose. Elle remua les doigts et là.... soudain, autour d'elle, les objets se mirent à virevolter. Comme par Magie.....

Mizzy se figea, affolé et émerveillée à la fois, ne sachant que faire : autour d'elle dans la pièce, les livres tournoyaient, les étoffes se joignaient à la sarabande et chaque objet petit à petit s'élevait pour commencer à entrer dans la ronde autour d'elle, à danser, à tourner, à voler.

 

Bien sûr, cela commença à faire un joyeux boucan dans la maison. Comme la pièce où Mizzy s'était rendue se trouvait à l'étage, le bruit se répercuta bientôt en dessous, jusqu'aux oreilles de maître Lelong et de sa mère, l'Honorable Malou Belette.

-Mais...qu'est-ce donc ? Vous abritez une colonie de souris, mon ami ? Demanda avec indulgence Malou Belette qui était fort bien disposée envers Huguet Lelong ce jour-là

.-Heu...J'espère que non, répondit le couturier confus et vexé d'être interrompu dans son doux intermède par ce tapage intempestif. Mais, diantre, on dirait que cela vient de mon cabinet de travail !

A cette pensée, le couturier sentit l'inquiétude le gagner. Il gardait maints secrets dans cette pièce tels que ses livres, par exemple. Il ne savait pas ce qui se passait mais il était évident que quelqu'un faisait du remue-ménage à cet instant chez lui. Quelqu'un...Il tourna la tête et constata que la jeune fille de Malou Belette les avait quittés.

-Honorable...Malou...bafouilla-t'il. Votre fille, où est-elle ?

-Oh ? Mizzy ! Il ne fallut pas longtemps à la mère pour mettre en relation le tohu-bohu du premier étage et la disparition soudaine de sa fille. Oh, la coquine ! Je vous en conjure, Huguet, ne lui en veuillez pas ! Je la punirai... Allons la chercher...

Mais le couturier s'était déjà précipité. Il sentait que quelque chose était arrivé. Aussi, quand il déboula dans son cabinet de travail, hors d'haleine et qu'il découvrit la fillette ravie, entourée par les objets qui volaient, il cligna des yeux et se dit « Je le savais : ma vie vient de basculer ». Malou Belette le suivait de près. Elle poussa un cri étouffé en découvrant le spectacle.
Mais sa réaction fut plus vive quand elle entendit sa fille déclarer , heureuse:

-Je sais faire de la Magie, maman, regarde !

A ces mots, l'Honorable Belette crut défaillir.De la Magie! Sa vie était finie... Heureusement, Maître Lelong eut le bon réflexe. Il courut vers la petite fille et lui ôta les gants, brusquement en déclarant :

-Non, tu ne sais pas ! Ce sont eux, les coupables. Pour savoir, il faut être maudit, Doté, tu ne l'es pas!

Tous les objets retombèrent gracieusement à terre tandis qu'ils secouaient les gants encore chargés d'Art Magique.

-Ne craignez rien, Honorable. Votre fille ne peut pas être contaminée. Ce sont mes gants qu'elle a pris. Hélas...Quand je les retire, l'Art Magique les imprègne encore. C'est pourquoi je les cache ici et personne ne doit venir dans cette pièce, gronda-t'il en direction de la fillette.

-Mais c'était si beau....

Malou Belette prit une inspiration profonde. En effet, sa fille semblait la même. Et puis, elle n'avait pas été maudite!  Il faudrait tout de même qu'elle soit réprimandée. On ne fouillait pas les maisons de autres, comme ça! C'était inconvenant - la preuve, on pouvait trouver des gants magiques. Mais..que faire vis à vis de Maître Lelong ? Il ne pouvait rien contre cette malédiction ! De plus, Malou Belette ignorait les particularités de la Magie. Elle n'avait jamais pensé que cette chose pouvait « rentrer dans le tissu ». Que faire, que faire ? Devait-elle sévir ? Bannir Maître Lelong ?

Déjà, le couturier baissait la tête. Il s'attendait à une sanction. Mais il n'avait rien fait.  Et il était utile au Bourg , pensa l 'Honorable Belette.

-Mizzy, viens, dit-elle froidement. Nous repartons. Nous avons à parler. Maître Lelong, je vous laisse travailler. Je reviendrais pour mes gants très bientôt.

 - Si je dois quitter le Bourg, Honorable, dites-le...Je me prépare.

 

A ces mots, l'Honorable Belette prit sa décision.

-Secouez vos gants le soir, là où ça ne risque rien, maître. Et fermez bien votre porte. Sinon, il ne s'est rien passé. Etre un Doté n'est pas une infraction ici.  Je viendrais demain. Nous n'avons pas fini de nous entretenir vous et moi. Le bon jour, maître Lelong.

Et elle prit le chemin du départ sous les yeux effarés du magicien qui se cachait.

Tout redevint calme au Bourg d'Hermeland.

Seuls les gants du magicien caché s'agitaient dans le silence d'une pièce vide, à présent.

 

FIN

 

 

 

Merci aux idées des enfants  qui aiment la magie.



 



05/01/2017
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